Cette petite histoire concoctée pour un atelier d'écriture se promène entre réalité et fiction, aux frontières du possible.
Thème imposé: "Un secret".
Mon voisin Antoine, 47 ans, divorcé, 3 enfants, businessman reconverti à la Gestalt Thérapie et franchement borderline, se dit un peu médium. Promeneur solitaire et régulier sur la route de Compostelle, il m’affirme ne jamais sortir sans son ange accroché derrière l'épaule. Il le voit, l’entend, lui parle souvent. Surtout dans les petites chapelles de campagne.
Sur le pas de la porte, ce matin, il me dit des mots un peu fous, des mots pour tous les goûts, prétend que j’ai un ange moi aussi, que nous en avons tous un, qu'il suffit d’être attentif pour le percevoir. J’ai du mal à le suivre. Je ne crois rien, ne crois en rien. J’hésite entre peur et sourire.
Orange. Or- Ange. Pas de hasard. C’est la couleur de la tunique qui dépasse du vieux pull gris tricoté main d’Antoine. La couleur des moines bouddhistes, celle de l'harmonie du corps, de l’esprit et de l’âme. Qui apaise les angoisses et capte les énergies pour nous les insuffler. Antoine se dit zen. En tous cas, il aimerait l’être.
Imprévisible, voici qu'il me provoque.
- « T’as eu un frère, pas vrai ? »
-« Pas du tout, j’suis fille unique »
-« T’en est bien sûre ? »
-« Puisque j’te l’dis »
- « T’as demandé à ta mère ? »
- « Ben, à ce qu’il parait j’étais la première, la seule, l’unique, Après moi, la nature n’a plus voulu, à son grand désespoir et de celui de mon père. Enfin, désespoir, c’est vite dit: ça a dû l’arranger, elle angoissait déjà assez comme ça ! »
- « Mon ange me souffle que tu as eu un frère. Qu’il te protège. Peut-être la grossesse n’est-elle jamais arrivée à terme ou qu'il est mort à la naissance ou peu après? Vérifie, insiste! »
- « Tu délires complètement mon vieux !
Antoine me fiche la trouille. J’ai des certitudes et les anges n’y ont aucune place. Mais voilà qu’elles vacillent. Je sens la houle se lever en moi. Un frère, moi ? Impossible. Mes parents n’ont pas de tel secret pour moi. Combien de fois m'ont-ils assuré que non, je n'étais pas adoptée. Alors un frère ! Ils n’auraient pas osé ! Impensable ! Un frère ! Qui aurait vécu et ne serait plus parmi nous ? Je l’aime si fort que déjà il m’abandonne ? C'est dur. J’ai mal. Il me manque terriblement. Cette conversation m’est insoutenable et doit cesser.
- « Antoine, t’es vraiment dégueulasse de me secouer comme ça avec tes affirmations »
Mais il rit : - « Mon boulot de thérapeute, c’est de provoquer, de faire des vagues! »
J’en ai assez entendu. Je referme la porte brutalement. Sans plus attendre, je fonce sous une douche bien chaude et laisse couler mes larmes, qui disparaissent avalées inéluctablement par le siphon. Ainsi font, font, font et filent les sanglots longs, longs, longs. Je me sens emplie d’une tristesse infinie. Ce chagrin sort de mes entrailles. Du plus profond. Je ne suis qu'émotion. Soustraite à un amour si grand qu’il me bouleverse. Je pleure le frère que je n’ai jamais eu. Que m’arrive-t-il ?
Il me faut un bol d’air. Retrouver la paix intérieure. M'inspirer d'Antoine le zen sans me laisser bousculer par ses élucubrations. Je m’arrache à ma peine et me sèche en vitesse, enfile un vieux jeans, une chemise et laisse une note pour les miens. Je ne serai pas là pour déjeuner, je descends au lac.
De chez moi, il faut compter une bonne heure pour sillonner les pentes douces et abruptes jusqu’à l’eau. C’est un pays d’ombres et de lumières où l’on voyage avec les oreilles, les yeux, le cœur. Un pays de clairières et de forêts aux cadeaux apaisants. Il échappe aux stressés qui le traversent sans prendre le temps de respirer.
Je marche à présent. Le cœur ouvert à tout. Béant. Tous sens éveillés, j’absorbe les pulsations de la terre, les bruissements de la brise dans les branches, les parfums de saison, l’appel à la sérénité. Que la nature est belle quand on a du chagrin. Je ne croise personne. Serais-je la seule de mon village à méditer activement ?
Un instant d'arrêt à l’orée du bois et je respire profondément. Une pensée fugitive me traverse. Il serait charmant qu'un cerf croise mon chemin… Soudain, un frémissement, quelques craquements… Sans prévenir, trois daims pressés me filent sous le nez d’une lisière à l’autre. Je reste bouche bée. J’ai souhaité, c’est arrivé. Extraordinaire. Magique. Simple comme bonjour. La joie m’envahit.
C’est qu’elle est belle la vie! Je repars d’un pas délié, abordant le sentier qui s’ouvre sans transition sur un paysage des plus grandioses. En face de moi les montagnes déneigées, en contrebas, le lac et ses voiliers tranquilles. Entre nous, un espace de prairies fleuries, de fermes isolées, de silence d’homme.
Surgissent deux marcheuses en conversation animée, elles vont me dépasser. Non, je n’y crois pas. L’une d’elle porte une tunique orange et me salue avec des yeux rieurs. Insensé. Drôle de hasard. J’aime cette couleur. Je souris.
Traverser le village à présent, pour accéder au lac. Longer l’église et son cimetière. Je marche légère. Bientôt je m’assiérai à la tête du ponton et l’eau caressera la pointe de mes pieds. Le clapotis me bercera. Le paradis est à portée de main. Encore quelques centaines de mètres.
Le mur d’enceinte qui sépare les tombes de la route est en rénovation. Du matériel traine çà et là. Mon regard se pose sur une sculpture blanche allongée, paumée au milieu du fatras. Décrochée, elle attend un avenir meilleur pour reprendre sa place. Je m’approche d’elle et sursaute ébahie:
- « Un ange, c’est un ange, je vois ses ailes! »
C’est impensable. Je frissonne. Est-ce possible ? Tous ces signes … Hasard ? Messages subliminaux ? Synchronicité?
Suffit-il d’être à vif au plus près de ses émotions, d’ouvrir son cœur, son esprit et son âme pour que tout arrive ? Aujourd’hui, je perds un frère absent et je gagne du merveilleux.
Je viens d’appeler mes parents. Vérification faite, je ne suis la sœur de personne, promis, juré. Un petit détail, cependant. Ma grand-mère maternelle a accouché d’un fils avant la naissance de sa fille. Il n'a vécu que quelques semaines.
Je me frotte l’épaule …. Non, non, y a pas secret.
Philomonique, 28 février 2013









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